Landru, le « saigneur » de Gambais

Henri-Désiré Landru. Un nom devenu célèbre dans l’univers du crime. Connu de tous, ce patronyme évoque instantanément l’un des premiers tueurs en série de l’hexagone. Landru et sa cuisinière, Landru chéri de ces dames et assassin au cœur de glace, a profondément marqué son siècle.

Personnage équivoque, il a traversé les époques sans pour autant prendre une seule ride. Son image est toujours aussi vivace en l’an de grâce 2021. Dès le 14 avril 1919, alors que le tueur sévit depuis près de cinq ans, l’affaire Landru va prendre un important virage médiatique. Tous les journaux, ou presque, s’en emparent et s’en délectent. Le « Barbe-Bleue de Gambais » monopolise alors l’attention du public. A tel point que les autres faits divers et les turpitudes de la scène politique se trouvent relégués au second plan… Landru est devenu une vedette. Il a fait son entrée dans l’histoire par la porte la plus sombre. Ce petit bonhomme au physique quelque peu déroutant, deviendra- en l’espace de quelques mois – une attraction mondaine par excellence ! Ainsi, lors des élections législatives de l’année 1919, bien qu’il ne fut jamais candidat, et pour cause, près de 4000 bulletins modifiés manuellement porteront son patronyme….

Ce petit bonhomme presque insignifiant, au dos un peu voûté et dont la calvitie bien avancée contraste avec une éclatante barbe abondamment fournie (il faut bien compenser les manques), sera cependant un véritable bourreau des cœurs est un redoutable tueur en série de la Belle Époque… Rien dans ce personnage controversé n’évoque immédiatement la personnalité criminelle d’un grand prédateur. Et pourtant ! Rien, sauf ses yeux. D’une incroyable dureté et toujours en éveil, ce regard hypnotique a fasciné bien des gens et pas seulement les midinettes ou les femmes sur le retour. Ses proies préférées seront les veuves de guerre ou des femmes ayant quelques minces économies. Car Henri Désiré Landru fut, n’en doutons pas, un redoutable séducteur et un amant de qualité, s’il faut en croire les témoignages de quelques rares rescapées ! En amour, il brûlait d’un feu si intense ! Pas moins de dix femmes et un jeune homme vont tomber entre les griffes du monstre au cours de la Première Guerre mondiale (1914-1918) et s’évanouir par la cheminée, dans des volutes nauséabondes de fumée ! Onze est le nombre de victimes recensées. Mais on s’accorde à penser que les candidates à l’incinération forcée seraient bien plus nombreuses en réalité. Faute de preuves, il convient donc de rester sur ce chiffre. Bien entendu, il ne fallait guère compter sur la coopération de Landru pour établir un bilan plus précis. C’est bien connu, lorsque l’on aime, on ne compte pas ! Car, ces onze victimes recensées, dont les corps furent vraisemblablement découpés en petits morceaux avant d’être incinérés dans la cheminée de Vernouillet ou la cuisinière à charbon de Gambais, sont à rapprocher des 283 conquêtes féminines levées et parfois même chaleureusement aimées par Henri Désiré. Car tel est le chiffre officiel…

La technique Landru était simple. Elle reposait principalement sur la bonne vieille escroquerie au mariage. Comme notre homme n’avait rien d’un philanthrope, il ciblait principalement des femmes seules ou isolées, pas spécialement riches, mais ayant quelques biens matériels et, parfois même, quelques maigres économies. Pour un tel homme, le prix d’une vie humaine se limitait à bien peu de choses…

Du reste, Landru fera cette rare révélation au commissaire Amédée Dautel :

« J’avais observé que pendant la guerre, les femmes les plus éprouvées, les plus malheureuses, étaient celles qui étaient isolées, sans famille et sans soutien… »

Téméraire à l’ouvrage et se dépensant sans compter, Landru ne travaillait nullement pour la gloire ! Atteindre le septième ciel, dans des orgasmes que les scientifiques ont assimilés à une « petite mort » – prémonitoire dans le cas présent – avait un prix ! Landru, ce castor au sourire si doux, fera un grand nombre d’émules. Dans un autre registre à une époque bien plus proche, celle de la Seconde Guerre mondiale, le docteur Marcel Petiot se livrera à des activités similaires en brûlant les restes de ses victimes dans la chaudière de sa villa parisienne, rue Le Sueur. Sauf que Petiot, contrairement à Landru, ne payait jamais de sa personne. Il se contentait de passer à la caisse… Ses cibles étaient alors des familles juives cherchant à fuir l’occupant nazi avec argent, bijoux et bagages. Petiot, soi-disant membre de la Résistance, proposait à ces pauvres gens une filière d’évasion. En fait, les malheureuses victimes, en entrant dans la villa de la rue Le Sueur, signaient un aller simple pour le paradis !

L’affaire Landru est absolument passionnante. Elle capte l’attention à la manière d’un puissant aimant. Cela tient principalement au personnage : un être atypique, redoutablement intelligent et doté d’un charisme certain. Quelque peu cabotin, Henri Désiré, l’homme qui remplacera avantageusement les époux tués à la guerre, était passé maître dans l’art de la manipulation mentale. Difficile pour une femme sexuellement affamée par ces longues années de guerre de pouvoir, comme nous le verrons, résister à un tel personnage ! D’autant que, si l’on en croit les pièces d’archives, ce Casanova des Années folles était un amant exceptionnel, généreusement doté par dame nature, ce qui ne gâchait rien…

Landru, tout le monde où presque, connaît ce nom. Il a été écrit quelques ouvrages sur le sujet, avec quelques lacunes, toutefois, car mis en chantier à une époque où les archives spécialisées n’étaient pas encore ouvertes au public. Personnellement, notre passion historique pour ce criminel hors du commun, remonte à près de quarante années. Quelques recherches poussées, associées à une bonne dose de chance et des archives familiales remarquablement documentées, ont permis de combler ainsi quelques vides. De nos jours, grâce à la masse de documents existants, dont certains sont accessibles au commun des mortels, certaines interrogations ont trouvé une réponse. Toutefois, il en reste encore beaucoup, car Henri-Désiré Landru ne fut guère bavard. Tant lors de ses auditions devant la police que lors de l’instruction judiciaire et à son procès. Egal à lui-même, il est monté à l’échafaud en emportant cyniquement ses secrets. Un peu comme on emporte un dernier et lourd bagage dans l’au-delà. Ainsi, nous ne savons toujours pas, plus de 100 ans plus tard, comment le monstre s’y serait pris pour tuer ses victimes et les faire disparaitre.

L’homme était si malin et si méfiant, qu’il a été jusqu’alors impossible de percer ce mystère. Le système de défense de celui que la presse nommera le « Barbe-Bleue de Gambais » était simple :

« Pas de cadavres ? Pas de crimes ! À vous de prouver le contraire… »

De même, s’il est maintenant tenu pour acquis – alors qu’il existe toujours quelques interrogations sur la technique utilisée – qu’il incinérait certains éléments des corps pouvant faire l’objet d’une identification (têtes, mains et pieds), que sont devenus les autres parties des victimes ? La grande cheminée de Vernouillet, tout comme la petite cuisinière à charbon de Gambais – fait techniquement prouvé – ne pouvaient suffire à faire disparaître rapidement et totalement des cadavres entiers ! Ces corps n’ont pas été inhumés dans le jardin de la villa de Gambais, car s’il faut en croire les rapports officiels, ce terrain aurait été retourné de fond en comble sans succès. Encore que certaines sources fiables, dont le témoignage des enquêteurs en Cour d’assises, semblent indiquer que ces fouilles se seraient alors limitées à de simples sondages… Il reste alors plusieurs options dont celle d’une immersion dans les étangs du voisinage ou un peu plus loin, car nous savons maintenant que Landru – au moment des faits – était propriétaire d’une voiture automobile, fait assez rare pour l’époque. Autre question sans réponse à ce jour, le bilan officiel fait état de onze victimes répertoriées (dix femmes et un jeune homme), mais combien de personnes Landru a t-il tué en réalité ? Bien malin qui pourrait le dire ! Certaines phrases énigmatiques prononcées lors de son procès peuvent laisser penser que la justice était loin du compte !

Si le personnage de Landru a fasciné à son époque et passionne encore de nos jours, c’est surtout par le côté atypique de cet homme. Car, il convient de garder la tête froide et ne pas perdre de vue que Landru fut aussi, à ses débuts, un petit escroc aux sentiments, doublé d’un monstre d’égoïsme. Du reste – comme c’est très souvent le cas pour bon nombre de gens rongés par une forte dose de narcissisme – il n’éprouvera aucun sentiment. Pour rien ni personne, sauf envers lui-même ! Bien que les experts de l’époque semblent avoir prétendu le contraire, son cas relevait certainement de la psychiatrie. Du reste, nous en apportons la preuve. Autrement, comment admettre – dans l’hypothèse d’une réelle culpabilité – qu’un individu normalement constitué et bien dans sa tête, se soit livré – sans éprouver la moindre parcelle de remords – à des actes aussi odieux ? Non ! En toute honnêteté, Henri-Désiré Landru n’avait pas l’étoffe d’un héros. Il fut surtout, dans la mesure où il a bien commis tous ces crimes supposés, un homme extrêmement intelligent et doté d’un cerveau reptilien. Penser le contraire serait faire injure à la mémoire des malheureuses victimes qu’il a (sans doute) assassinées pour un sordide et combien dérisoire appât du gain ! Par contre, il semble maintenant avéré que l’affaire Landru fut un excellent écran de fumée dont le principal bénéficiaire sera le gouvernement de l’époque. Ce drame hautement médiatisé, va permettre de faire oublier au citoyen lambda, passionné par le feuilleton Landru, la désastreuse gestion du pays au plan économique et social, ainsi que certaines clauses peu avantageuses du Traité de Versailles. En cela l’exécutif du moment n’a rien inventé, les jeux du cirque existaient depuis l’antiquité et trouvaient leur source dans une motivation presque similaire. Du reste, à quelques variantes près, l’art gouvernemental du détournement d’attention est toujours d’actualité !

Sans oublier, au nombre des mécontentements – car il serait dommage de faire l’impasse sur un tel élément – ces satanés et très impopulaires impôts, y compris pour les soldats nouvellement démobilisés. Les finances publiques étant sans pitié aucune, nos « valeureux poilus » seront soumis au tout nouvel impôt sur le revenu (adopté en 1914 à l’instigation de M. Caillaux) et ce, dès leur retour à la vie civile. Une manière, sans doute, de leur prouver la reconnaissance de la République française, troisième du nom !

En favorisant la descente de Landru dans les arènes judiciaires de la République, l’attention du public était ainsi détournée ! Ce qui explique également que la presse nationale fut alors si bien informée, y compris avec les éléments d’un dossier confidentiel, puisque couvert par le secret de l’instruction ! Le procès Landru restera un modèle du genre, une gabegie sans précédent. Les « Trains Landru », spécialement affrétés au départ de la gare Montparnasse, déposeront journellement à Versailles un public pour le moins insolite et bigarré. Dans la salle, on fume, on boit, on mange, on rote, on imite les cris du cochon, on s’insulte joyeusement, on frappe des pieds pour faire venir le jury, on applaudit aux bons mots de l’accusé. Cela tient de la basse guinguette de banlieue additionnée de quelques mauvais relents théâtraux. Le président Gilbert ne parvient pas à établir une juste autorité dans son prétoire ? Peu importe ! La justice est certes bafouée, mais aux jeux du cirque le bon peuple s’amuse ! Il oublie un peu les choses qui fâchent et le but est atteint…

Enfin, lorsque l’on se penche sur certains détails, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’une foule d’interrogations demeurent, même cent ans plus tard ! Car, rien n’est vraiment limpide dans l’affaire Landru. La procédure ne comporte pas moins de cinq irrégularités qui étaient susceptibles d’emporter une annulation pure et simple des poursuites pénales et un nombre important d’indices non exploités. Il y a trop de doutes et pas suffisamment de certitudes. Il y a de forts soupçons, certes, mais aucune preuve matérielle véritable concernant les homicides imputables à Landru. Raison pour laquelle les jurés de l’époque, tout en condamnant Landru, ont signés unanimement – fait absolument unique dans les annales judiciaires – un recours en grâce collectif. C’est dire si la conviction du jury était loin d’être forte à ce moment… En faisant cela, les jurés se donnaient bonne conscience. Mais, contre toute attente, la grâce présidentielle ne sera pas accordée pour autant et le condamné aura la tête tranchée ! La décision des jurés n’a pas été respectée, ce qui donnera lieu à de vives contestations et une campagne de presse assez incisive. Mais, faute d’aveux et de preuves matérielles, aucun corps n’ayant été découvert à ce jour, il subsiste – plus de cent ans plus tard – bien des doutes et interrogations. Une folle pensée vient alors à l’esprit. Et si Landru était réellement innocent des onze crimes reprochés ? Pour la réalisation de cet ouvrage, nous avons repris entièrement l’enquête initiale sur la base de l’énorme procédure de l’époque, bien incomplète et parfois en limite des règles du droit ! Nous avons ainsi fait quelques découvertes bien surprenantes… Avec Henri-Désiré Landru, nous quittons donc le présent siècle et offrons à nos lecteurs un étrange voyage dans le temps. Mais, contrairement aux malheureuses victimes, c’est un trajet sans danger, car il comporte un billet de retour !

Pour en savoir plus, nous vous invitions à la lecture d’un ouvrage en vente dans toutes les bonnes librairies et sur les sites spécialisés dans l’édition :

LANDRU, LE PREDATEUR AUX 283 CONQUETES
par Michel Malherbe

Editions Ramsay – 2017

Michel Malherbe est un ancien policier du 36, quai des Orfèvres, longtemps siège légendaire de la PJ parisienne. Aujourd’hui retraité, cet écrivain, sociétaire des gens de lettres de France, consacre une grande partie de son temps à la recherche historique, notamment celle des « serial killer » de la Belle-Epoque, mais aussi à des investigations portant sur des affaires criminelles plus contemporaines. A ce titre, il collabore à de nombreuses émission télévisées et productions cinématographiques. Fort de sa qualité d’expert près les tribunaux, il dispose ainsi d’une connaissance approfondie en matière de justice criminelle. Littéralement fasciné par le personnage de Landru, il a volontairement quitté le siècle pour vivre, durant près de deux années, une aventure exaltante. Ses pas l’ont souvent menés à Gambais (78), rodant alors autour de la mystérieuse « villa Tric », du nom de son propriétaire, car Henri-Désiré Landru n’en fut que le locataire en titre, durant quelques mois…

Crédit photo : à compléter

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